En déchirant mon enfance, je touche à celle des autres. Comme l’âge d’or, dont on prétend qu’il se trouve derrière nous, le paradis se confond avec les limbes.
Écrivain, 1911-1996En déchirant mon enfance, je touche à celle des autres. Comme l’âge d’or, dont on prétend qu’il se trouve derrière nous, le paradis se confond avec les limbes.
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La mort du petit cheval
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Mais l’enfance n’est ni nostalgie, ni terreur, ni paradis perdu, ni Toison d’Or, mais peut-être horizon, point de départ, coordonnées à partir desquelles les axes de ma vie pourront trouver leur sens.
Quoi qu’on dise, ce n’est jamais facile, l’enfance. On s’illusionne quand on le décrit comme un paradis perdu.
Le nombre est petit de ceux d’entre nous qui savent vieillir, et pourtant le passage est autrement difficile de l’enfance à l’âge mûr. Nul homme ne peut se flatter de l’avoir franchi impunément, sinon peut-être les saints et les génies. Oh ! Sans doute, il y a ce « mûrissement » des dons naturels de l’enfance, cet approfondissement des expériences de l’enfance, mais pour mûrir les dons de l’enfance, ou en approfondir les expériences, il faudrait d’abord apprécier la valeur des unes et des autres, il faudrait juger l’âge mûr par rapport à l’enfance, et non pas l’enfance par rapport à l’âge mûr.
À quoi cela sert-il de vieillir ? Peut-être, justement, à rien d’autre qu’à élargir la vue, à ouvrir l’horizon. Car c’est en inscrivant son expérience particulière dans les formes de l’intersubjectivité – ces lieux universels du sens que sont la vérité, la justice, la beauté et l’amour – que l’individu tout à la fois se singularise et s’humanise.
La vie est jeune. En vieillissant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu. Elle vous a tout pris, et elle n’a plus rien à vous donner, je vais souvent dans les endroits fréquentés par la jeunesse pour essayer de retrouver ce que j’ai perdu. Parfois je reconnais le visage d’un camarade tué à vingt ans. Souvent, ce sont les mêmes gestes, le même rire, les mêmes yeux. Quelque chose, toujours, demeure. Il m’arrive alors de croire presque qu’il est resté en moi quelque chose de celui que j’étais il y a vingt ans, que je n’ai pas entièrement disparu.
Je crois qu’on devient adulte à travers un objet d’amour : un être humain, dieu, les autres, en fait tout ce qui vous sort de vous-mêmes.
Et si c’est cela la vie : retrouver son enfance, alors, à ce moment-là, lorsque la vieillesse l’a rejointe un beau jour, la petite ronde doit être presque finie, la fête terminée.
Le temps de la prime jeunesse, un âge rêveur, exalté, durant lequel on poétise la femme, on divinise sa chair inaccessible, on vit dans une attente farouche du miracle amoureux.
Je regarde avec stupéfaction ceux qui demeurent optimistes jusqu’à la fin de leur vie. Si j’étais Dieu, et si j’avais son âge, je serais découragé.
L’éternité comme une immense coquille d’œuf m’entoure de tous côtés et voici que la liberté, belle lionne, se métamorphose à son gré.

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