Je me suis rarement perdu de vue ; je me suis détesté, je me suis adoré ; puis nous avons vieilli ensemble.
Écrivain, 1871-1945 Image : Henri Manuel, Domaine public, Wikimedia Commons Je me suis rarement perdu de vue ; je me suis détesté, je me suis adoré ; puis nous avons vieilli ensemble.
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La Soirée avec monsieur Teste (1896)
Cette arithmétique m’évite de m’étonner de vieillir. Je pourrais aussi faire le compte des moments victorieux de mon esprit, et les imaginer unis et soudés, composant une vie heureuse… Mais je crois m’être toujours bien jugé.Je me suis rarement perdu de vue; je me suis détesté, je me suis adoré, — puis nous avons vieilli ensemble.
Texte du domaine public, transcription Wikisource (CC BY-SA).
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Je détestais que l’on me perce à jour ou que l’on croie pouvoir me percer à jour. Je détestais être examinée par lui. Malgré son si beau sourire, je ne voulais pas être comprise, je voulais que l’on me laisse tranquille.
Vous avez dû être souvent aimée ?…
Assez souvent, oui.
Avez-vous aimé, vous ?
J’ai cru aimer quelquefois. Puis je me suis aperçue que je m’étais trompée. Alors je me suis détachée.
Je ne veux pas dire par là que j’avais cessé de l’aimer, que je l’avais oubliée, que son image avait pâli ; au contraire : elle m’habitait jour et nuit, comme une nostalgie silencieuse ; je la désirais comme on désire des choses perdues à jamais.
Dans cette vie, longtemps je n’ai su que mal aimer ou ne pas aimer.
J’avais basculé d’un coup du royaume de la solitude dans celui de l’amour et je trouvais curieux d’avoir le même visage, le même nom, le même âge.
J’étais à l’âge où on a besoin d’aide et de tendresse pour faire l’amour. J’étais devenu un vieux con, quoi.
J’ai dépassé l’âge de l’amour, pas celui des poèmes d’amour.
Hier encore j’avais vingt ans, je caressais le temps et je jouais de la vie comme on joue de l’amour, et je vivais la nuit sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps.
Hantée par la peur de vieillir, j’ai laissé vieillir notre relation. Occupée à me faire belle, j’ai laissé fuir la véritable beauté qui réside uniquement dans le regard qui dénude.
J’aimais la mère, j’aimais la fille. On est marin, on part longtemps. J’aimais la mère en partant ; en revenant, j’aimais la fille.

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