Pouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi sans l’être par moi ?
Écrivain, 1741-1803Pouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi sans l’être par moi ?
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Les Liaisons dangereuses Edition 1869 (1782), lettre 71
… C’est ici que l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, & la clef était restée en dedans: vous n’avez pas d’idée de l’expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: « Ah! je suis perdue! » Il faut convenir qu’il eût été plaisant de la laisser dans cette situation: maispouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi?Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, & elle a réussi.
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Comme il m’est difficile de garder assez d’amour en moi pour ne pas m’effrayer de cette nouvelle femme qui émerge de la femme tant aimée devenue d’autant plus méconnaissable que tout d’elle est encore là mais sans elle !
Elas ! Pourquoy m’a elle procuree
Mort a demy sans l’avoir assouvie ?
Vie en langueur, telle est ma destinee
Quant je ne voy ma doulce dame en vie.
Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir (…) pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre.
Sans une femme, il nous manque quelque chose.
Les regrets ne feront pas de moi un homme, alors je mourrai femme, de chagrin.
Mais enfin quoi ? J’étais une femme qui avait aimé un homme. C’était une histoire simple ; il n’y avait pas de quoi faire des grimaces.
Je ne veux pas dire par là que j’avais cessé de l’aimer, que je l’avais oubliée, que son image avait pâli ; au contraire : elle m’habitait jour et nuit, comme une nostalgie silencieuse ; je la désirais comme on désire des choses perdues à jamais.
Souffrir par l’abandon d’une femme, mes larmes coulent encore.
Bien plus tard, on m’accusa d’être trop masculine pour une femme. Mais c’est là la conclusion que je tire de ma vie entière : pour survivre en ce bas monde, mieux vaut pour la femme être un homme comme les autres.
Mon désir de femme me tourmentait… Je pensais tellement à une femme, à toutes les femmes que je connaissais, à toutes les circonstances dans lesquelles je les avais appréciées, que ma cellule serait remplie de leurs visages et encombré de mes désirs.

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