Ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, et ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui.
Écrivain · 1712-1778 Image : Maurice Quentin de La Tour · Domaine public · Wikimedia Commons Ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, et ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui.
Écrivain · 1712-1778 Image : Maurice Quentin de La Tour · Domaine public · Wikimedia Commons Partager sur
Source vérifiée
Émile, ou De l’éducation (1782), livre IV
… Il faut le toucher & non l’endurcir à l’aspect des miseres humaines. Long-tems frappé des mêmes spectacles, on n’en sent plus les impressions, l’habitude accoutume à tout;ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, & ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui; c’est ainsi qu’à force de voir mourir & souffrir, les Prêtres & les Médecins deviennent impitoyables. Que votre Éleve connoisse donc le sort de l’homme & les miseres de ses semblables: mais qu’il n’en soit pas trop souvent le témoin. …
Texte du domaine public, transcription Wikisource (CC BY-SA).
L’imagination nous met à la place du misérable, plutôt qu’à celle de l’homme heureux ; on sent que l’un de ces états nous touche de plus près que l’autre.
Il y a plus de choses qui nous font peur que de choses qui nous font mal ; nous souffrons plus souvent en imagination qu’en réalité.
L’imagination ne saurait inventer tant de diverses contrariétés qu’il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne.
Se montrer tel qu’on est, c’est accepter d’être vu autre qu’on n’est. Tenir compte de la distorsion que subit notre image en l’esprit d’autrui.
Il n’est plus conscient un seul instant d’être en décalage avec la réalité. Il est dans sa propre réalité. Une réalité constituée de souvenirs et de suppositions.
Toutes les choses qu’on ne voit pas. Tout ce qui palpite sans figurer sur les images, ce qu’on éprouve avec force et qui se refuse à nos sens premiers. Et dont on voudrait tellement témoigner pourtant.
L’imagination est le lièvre qui détale devant le lévrier de l’intelligence.
Le fait même de percevoir, de porter attention, est du genre sélectif : chaque attention, chaque fixation de notre conscience, comporte une omission délibérée de ce qui ne nous intéresse pas.
J’ai toujours pensé qu’une part de nos cauchemars, de nos problèmes et de nos rêves est blottie au cœur de nos oreillers. Voilà pourquoi nous les enveloppons dans des taies : pour ne pas voir les traces de notre vie.
Les autres voient notre présence, nos gestes, la façon dont les mots se forment sur nos lèvres ; seuls, nous voyons notre vie. Cela est étrange : nous la voyons, nous nous étonnons qu’elle soit ainsi, et nous ne pouvons la changer.

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